LA FIN DU DEBUT, LE DEBUT DE LA FIN,
Quand arrêter une thérapie ?
Y a-t-il une date buttoir dans la mesure où un travail psychique s’élabore sur toute une vie ? Le mot « fin » porte une charge émotionnelles forte. Chaque individu peut être inquiet des « fins » qui renvoient à une certaine idée de la mort, du plus jamais (difficilement gérable pour la personne addict). Alors que les débuts sont toujours plein de promesses, de vie, de changements, d’illusion, d’espoir.
Dans un début, tout est intuitivement possible, il existe un perfectionnement à venir, tous les excès sont imaginairement permis. Puis arrive un moment où on ne se trouve plus dans ce qui était, mais pas encore dans ce qui sera.
Ce moment est encore assez confortable : la fin du début a permis d’acquérir de la maturité, il y a encore beaucoup à vivre, à savourer, à comprendre avant la fin. Cela pourrait ressembler à la quarantaine sur l’échelle d’une vie.
Winston Churchill l’a formulé avec précision: « Ce n’est pas la fin. Ce n’est même pas le commencement de la fin. Mais c’est peut-être la fin du commencement. »
J’aime également cette phrase, dont je ne connais pas l’auteur : « La fin du commencement n’est pas l’arrivée, mais le moment où l’on comprend enfin le voyage.
Finir : une expérience philosophique et psychique
« Le début de la fin » c’est« l’événement qui marque le commencement du déclin vers la fin ». N’est-ce pas, finalement au fil de la vie, toujours un peu le début de la fin ? Le début de la suite ? Existe-t-il toujours un horizon ? Un endroit où regarder ?
Que signifie finir ? Pour certains c’est torturant, pour d’autres une délivrance. La fin, pour être acceptée, doit avoir un certain sens. Philosophiquement, le « début de la fin » est le moment où une structure porte déjà en elle sa disparition.
Heidegger l’énonce ainsi « L’être humain est défini par sa finitude ; la conscience de la fin donne sens au commencement. »
Freud, lui, parlait des métiers « impossibles » : éduquer, gouverner, analyser. Impossibles non parce qu’ils échouent, mais parce qu’ils ne peuvent jamais être définitivement achevés.
La thérapie s’inscrit dans cette même logique : elle est l’apprentissage de l’inachèvement, puisqu’il semblerait que le travail sur soi soit fondamentalement inachevable. Une analyse peut se terminer sans que le travail psychique ne s’arrête.
La fin d’une thérapie n’est jamais seulement la fin d’une thérapie.
C’est une expérience qui réactive souvent toute une constellation psychique autour de la séparation, de la perte, de l’autonomie, du temps qui passe et, en arrière-plan, de la finitude.
« Quand faut-il arrêter ? » je ne sais pas précisément…mais dans une thérapie, on se transforme, alors finir est toujours là puisqu’est fini le temps d’avant chaque transformation. Si on a l’impression de finir quelque chose qui nous a transformés, cela ne signifie-t-il pas que nous avons l’idée de l’image figée que l’on souhaite avoir « à la fin »
Pour beaucoup de patients, la fin d’une thérapie touche à plusieurs couches simultanément : quelque chose qui s’achève (donc une certaine sensation de mort), l’arrêt d’une relation importante, la perte d’un espace sécurisé, d’un soutien, la fin d’un récit où l’on était accompagné. Il est possible alors, de se ressentir isolé : sera-t-on capable de faire « quelque chose » de ce qui fut découvert et compris lors du travail ?
Souvent, effectivement, les patients réussissent à comprendre leurs mécanismes de défenses, leurs comportements, ils pensent alors que « ça y est, tout va changer ». C’est rarement si radical… « Et donc, qu’est ce que je fais avec ça ? »
Dans la littérature psychanalytique, la fin de la cure est souvent pensée comme une répétition symbolique de séparations plus anciennes : sevrage, départ de la maison familiale, ruptures amoureuses, deuils, etc. Le patient peut croire que sans la thérapie, il « reviendra en arrière…
Ce qui demeure, ce qui perdure
Une thérapie ne produit pas un être humain « terminé », une thérapie ne « finit » pas quelqu’un. Sigmund Freud parlait des métiers « impossibles » : éduquer, gouverner, analyser. Impossible non parce qu’ils échouent, mais parce qu’ils ne peuvent jamais être définitivement achevés.
La fin de la thérapie pourrait s’entendre comme « J’ai suffisamment intériorisé cette expérience pour poursuivre le travail autrement. », tout comme l’enfant à un moment de son développement, vit le processus d’introjection. Le thérapeute cesse alors d’être physiquement présent pour devenir une fonction psychique interne.
En cela, les fins de thérapie sont souvent des moments très riches cliniquement. On commence souvent une thérapie avec l’espoir qu’elle finisse un jour, mais on la termine en découvrant que le travail psychique, lui, ne finit jamais vraiment. Une thérapie s’arrête lorsque le patient peut continuer ce travail sur soi sans que le thérapeute soit constamment présent. La fin de la thérapie n’est pas la fin du changement ; elle est souvent la fin du commencement du changement. Terminer une thérapie pourrait être pensé comme un (re)commencement, la thérapie préparerait à la suite.
La résistance à la fin
« Soit nous résistons, soit nous accueillons ce qui est. La résistance nous contracte ; l’acceptation ouvre une autre dimension de conscience. » Eckahrt Tolle
Ce qui fait souffrir n’est pas la fin mais la résistance à la fin. Le patient ne souffre pas seulement parce qu’une relation se termine, il souffre parfois parce qu’une partie de lui dit : « Cela ne devrait pas finir. »
Toutefois, la conscience acquise pendant la thérapie ne possède pas forcément de date de fin : la relation thérapeutique se termine, le travail de présence continue.
Winnicott parlerait d’un holding qui se retire progressivement. Lacan d’une destitution subjective. Bowlby d’une base sécurisante qui permet l’exploration autonome.
Ceci suggère que vivre consiste à pratiquer continuellement de petites fins, de petites morts : quitter une image de soi, quitter une croyance, quitter une souffrance identitaire, quitter une relation telle qu’elle était.
Sous cet angle, la fin d’une thérapie n’est pas un échec du lien mais peut-être l’une des nombreuses morts symboliques qui permettent de continuer à vivre. Effectivement elle met fin au rituel (rendez-vous, présence physique, transfert) auquel on peut être devenu dépendant, mais pas à la capacité acquise à s’auto-observer, à se relier à soi-même, à se penser, à tolérer ses propres émotions
La fin n’est peut-être pas le début de la fin ; elle est souvent l’invitation à revenir au seul endroit où la vie existe toujours : le moment présent.
« Le début de la fin est souvent invisible à ceux qui vivent intensément le présent. »
